Projet de recherche

Cairns du capitalocène

Un projet de recherche-création (2023-2026) porté par Emmanuelle Becquemin, développé au sein de l’équipe Spacetelling 

par Telling Space

© Emmanuelle Becquemin

Le projet de recherche-création d’Emmanuelle Becquemin s’appuie sur des résidences et des expérimentations dans les espaces dits « naturels » autour des parcs nationaux et des politiques de préservation, de labellisations et de conservation alors que la disparition des entités naturelles est inéluctable.
L’expérience de ces territoires donne naissance à des protocoles mémoriels (récits, dessins, objets) dans une perspective hantologique dans lesquels l’acte de création est envisagé en tant que Cairn : balise, repère.

2023, le Parc National des Ecrins

Le massif des Écrins porte les stigmates de la société hyper industrielle dans toute la force de sa lenteur irréversible. Dans les années 80, alors même que ne fait que se densifier l’exploitation intensive de ce milieu, dans ces grandes temporalités estivales et hivernales, les glaciers alpins débutent leur discrète agonie. Depuis quelques temps, aux chuchotements modérés de ses douloureuses transformations, se succèdent les fracas sonores du monde géologique et les silences du monde animal : chute des blocs de glace, effondrements des masses rocheuses du à la dégradation du permafrost, béances de nouvelles crevasses, vidange des lacs ou des poches d’eau jusqu’à présent retenus par des moraines, mais aussi silence des amphibiens, des criquets de torrents, des lièvres variables.
On dénombre la mort de la moitié des glaciers dans le Massif des Écrins : on sait désormais qu’au mieux, un ou deux survivront si la montée en température se stabilise.

Le sommet de Vallonpierre, Valgaudemar © emmanuelle eecquemin

2024 Le Parc Régional du Pilat et le Parc national du Mercantour

Avril 2024 : Massif du Pilat

Le laboratoire chorégraphique de Laurent Chanel "Danser le milieu" dans le Parc Régional du Pilat fut l’occasion d’expérimenter un milieu géologique unique en France : les chirats ou coulées de blocs rocheux brisés sous l’effet de la gélifraction pendant les dernières formations glacières,

Les situations météorologiques extrêmes de ce séjour ont amené une rencontre avec le territoire très singulière. Cette expérience a donné naissance à un protocole mémoriel invitant à panser nos territoires et nos hybridations heureuses ou moins heureuses avec toutes formes de vies qui les constituent.

 Chirats du Pilat ©Laurent Chanel

Juin 2024 : La vallée des Merveilles

Les vallées des Merveilles et de Fontanalbe, aux frontières italiennes, dans le parc national du Mercantour constituent une zone archéologique unique en Europe et sont le plus grand monument historique de France.
Sur 4000 hectares, et sur plusieurs milliers d’années, des femmes et des hommes de la proto-histoire ont gravé plus de 100 000 signes à ciel ouvert autour du Mont Bégo, probablement un haut lieu de spiritualité et de rituels autour de l’eau et du couple primordial vache-taureau.
C’était il y a 7000 ans.
C’était le tout début de l’agriculture et de l’invention du joug. Selon Timothy Morton, dans Etre écologique, l’ère du Capitalocène commence avec deux outils, le joug et la charrue.

 Pétroglyphes de la vallée des Merveilles ©emmanuelle becquemin

2025 Islande - Parc Marin du Golfe du Lion - Château d’Espeyran

Mai 2025 : Islande, péninsule de Snaefellsnes

S’abritant dans les collines herbeuses, dans les roches, dans les volcans, le Hudulfolk – le peuple caché – incarne une écologie culturelle et spirituelle où le respect d’êtres invisibles engendre une relation intime et respectueuse entre les humains et la nature.
Un premier temps de résidence a eu lieu dans la péninsule de Snaefellness afin de rencontrer des pierres qui hébergent les Hudulfolks.

François Jullien, philosophe et sinologue, différencie la conception du paysage occidental et oriental par la manière dont le corps active la nature. "Le paysage concernera non plus tant la vue que le vivre" écrit-il. Dans les paysage sislandais, s’ expérimente continuellement, pour citer encore F. Jullien, "ce qui est le propre d’un paysage (...) : nous faire appartenir au monde".
En arpentant le territoire à la recherche des pierres habitées, ces mots se sont éclairés d’un nouveau jour : le paysage vit et existe « réellement » pour les islandais.es, tramé par les existences du «peuple caché », habitant les moraines, les herbes grasses et les rochers.

Consultés ponctuellement pour la gestion de la Cité, leurs présences possibles conditionnent les choix gouvernementaux qui sont fait par les humain.es : ainsi, les travaux d’urbanisme ou d’habitations peuvent être modulés et même suspendus.

Coulée de lave enchassée dans une digue dans le port de Arnastrapi, péninsule de Snaefellsnes 
@emmanuelle becquemin

Le livre "Tentative quelque peu vaine pour apprivoiser l’invisible en espérant qu’il se mnaifeste", est un récit en images d’une performance suivi d’un essai critique, édité par la Cité du Design.

https://www.citedudesign.com/fr/a/tentative-quelque-peu-vaine-pour-apprivoiser-linvisible-en-esperant-quil-se-manifeste-3803

Tentative quelque peu vaine pour apprivoiser l’invisible en espérant qu’il se manifeste, performance ©emmanuelle becquemin

 1er trimestre 2025  : Parc naturel marin du Golfe du Lion ( Méditerranée)

Trois séjours sur le territoire du Parc Marin du Golfe du Lion (une superficie marine de 4000m2, qui s’étend de Port Leucate à Cerbère, du rivage jusqu’aux 3 têtes de canyon, à 70km des côtes) me permettent de découvrir le travail mené par l’Office Français de la Biodiversité : comment s’entrelacent les complexes questions de la gestion et préservation d’un espace – traversés par des usagers humains aux intérêts extrêmement divers (tout azimut, et sans aucune hiérarchie, on peut évoquer les vacanciers, les plaisanciers, les pécheurs artisanaux ou industriels, les chercheurs scientifiques du Laboratoire Océanologique, les plongeurs, les entrepreneurs de l’éolien offshore et des canalisations d’hydrogènes, les acteurs économiques de l’offre touristique etc…). 
Chacun de ces acteurs pratique la mer Méditerranée à sa manière – et le Parc Marin me semble incarner ce que Bruno Latour a défini comme « un objet chevelu » à savoir « des objets, constructeurs de nature et de société » qui croisent cosmogonie et sociologie. La difficulté de la préservation de cet espace, labellisé sous l’appellation « Parc Marin du Golfe du Lion » vient  des relations entre le visible et l’invisible : un territoire marin est principalement invisible, immergé et on ne voit que sa surface. 

C’est un de ces points aveugles qui raconte nos manières – occidentales – de comprendre le monde.

L’Anse de Paulilles © emmanuelle becquemin

Juillet 2025 : Château d’Espeyran, Charte O.R.E, Petite Camargue

Le Château d’Espeyran (Centre National du microfilm et de la numérisation - Ministère de la Culture) a développé et signé en 2023 une charte O.R.E (Obligation Réelle Environnementale) qui engage l’institution culturelle à prendre en compte le vivant dans chacune de ses actions sur les 50 prochaines années : sous l’impulsion de cette décision, le parc de 13 hectares du domaine, issu de la tradition du jardin à l’anglaise, mute doucement vers une forme d’ensauvagement où les moustiques deviennent des hôtes à part entière. 
Le moustique a été une espèce à éradiquer, dont les luttes guerrières – conjointes au développement de l’économie colonialiste pour asservir les peuples et la maladie afin que l’homme blanc puisse vivre sous les tropiques – raconte notre impossibilité à dominer le vivant.
Le moustique est l’animal par excellence qui résiste à l’homme, par sa capacité phénoménale à développer des tactiques de survies (mutation des gènes, changements de comportements, transformation du métabolisme) malgré les multiples campagnes d’éradication dont il est l’objet.

Territoire frontalier de la petite Camargue, au bord de la Via Rhôna, et à quelques mètres de l’étang du Scamandre, le parc du Château d’Espeyran accueille et respecte la (sur)présence du moustique – interrogeant alors notre capacité à cohabiter avec cet insecte et nous invitant à penser une possible politique relationnelle – une philia hématophage - entre l’homme et le moustique.

Etang du Scamandre ©emmanuelle becquemin

Novembre 2026-Mars 2027 : Massif des Voirons

Les Voirons sont un massif forestier récent, né de l’abandon progressif des alpages par les éleveurs lors des débuts de l’industrialisation. Autrefois ouvert et pâturé, cet espace s’est progressivement boisé et reformé. Aujourd’hui, le massif est découpé en parcelles d’exploitation forestières privées et espaces publics destinés à la randonnée et à la préservation de la biodiversité. L’espace est labellisé Zone Natura 2000, un label européen qui a été beaucoup contesté à sa création.
Dans le massif des Voirons, se trouve le monastère des Sœurs de Bethléem ainsi que la maison de Michel Butor qui s’est installé au pied du massif et a écrit a son propos "
C’est un endroit où l’on se met à l’écart, où l’on s’isole du monde au sens traditionnel. Mais en même temps, c’est l’endroit d’où on le voit".

©emmanuelle becquemin

Corps rocheux, corps marins et corps qui composent l’ensemble du vivant : ce projet de recherche-création vise à s’inscrire  en creux du monde capitalocène et à penser à ce que pourrait être un « agir minimal » en instituant la création, qu’elle soit d’art ou de design, comme le lieu d’une expérience de l’hantologie.

Expérimentations et actions pour 2026

• Résidence de recherche et de création à La Marelle (Marseille/ La Ciotat) sur le Parc National des Calanques
• Résidence dans la Zone Natura 2000 du massif des Voirons porté par le centre d’art Villa du Parc (Annemasse)

Questions de recherche

- Comment engager une pratique de création écosophique qui redéfinisse les rapports à la production (à l’agir et à ses effets dans le réel)
- Comment une pratique performative des usages construit une contre-fiction (le performeur fictionnaire)
- Si l’hypermodernité a imposé le « temps réel » en fabriquant un présent immédiat, privé de sa durée, quels gestes lui superposer ? Le temps, un matériau à modeler pour transformer et se transformer.

Méthodologies et outils

Dans la continuité de ce qui est mis en place au sein de l'équipe de recherche Spacetelling, ce travail de recherche-création articule les méthodologies des sciences humaines et sociales aux méthodologies de l’art et du design ― alliant recherche théorique (littérature, étude de terrain, analyse critique) et recherche pratique et artistique.

Partenaires

Association Envers des Pentes (Grenoble)
Chateau d’Espeyran (Gard)
OFB - Parc marin du Golfe du Lion (Argeles)

BibliographieQuelques ouvrages pour ouvrir la discussion
⚠️
Votre navigateur est obsolète, l’affichage des contenus n’est pas garanti.
Veuillez effectuer une mise à jour.

 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13